Débat synodal : Etranger, étrangers

Avec l’aimable autorisation de l’Eglise réformée de France
Information – Evangélisation n°3-4 Juillet 1998

Résumé du rapport de Pierre Bühler,
rapporteur du sujet synodal

Dans son rapport, Pierre Bühler, théologien suisse, insiste dans son introduction sur quatre aspects qui à ses yeux donne à ce sujet synodal pertinence. C'est un sujet d'actualité avec une connotation éthique (avec ses peurs et ses inquiétudes) qui invite les communautés à dire une parole dans l'espace public. Par la même occasion cela demande au croyant d'approfondir sa manière de se référer aux textes bibliques et l'invite à se questionner sur la place et le rôle que jouent l'étranger, les étrangers dans son identité de chrétien.

Le rapporteur national rappelle que cette 91 e session s'inscrit dans la l'année du 4 e centenaire de l'Edit de Nantes. Elle est donc un appel pour un apprentissage de la tolérance et du respect des différences. Elle s'inscrit aussi dans une ville qui fut le premier port négrier de France. Voilà pour l'histoire ancienne.

Pour l'histoire plus récente, Nantes est le siège de différents centres administratifs du ministère des affaires étrangères...
Le théologien suisse indique que le terme synode veut dire « faire route ensemble » et c'est ce cheminement partagé qui exprimera à ses yeux peut-être le mieux la profondeur des discussions tout en étant vigilant aux maux (préjugés, malentendus) qui se cachent derrière les mots...

1 • Synthèse des travaux des régions

Pierre Bühler constate que la parution de cinq brochures de qualité a été très appréciée par les communautés locales, même si certains textes étaient ardus. De même, il remarque que les Eglises ont travaillé le sujet de manière intense et diversifiée (conseil presbytéral, assemblée générale, étude biblique...).
Cette étape locale, le rapporteur l'estime décisive car elle permet la découverte de l'autre et de soi­même. Enfin, le travail accompli au plan régional par les différents rapporteurs et par les synodes régionaux donne l'impression globale d'un consensus. Cela dit, les résolutions des régions ont adopté des formes différentes allant du compte rendu de travaux (Nord/Normandie) à la confession de foi (Provence - Côte d'Azur - Corse), en passant par des rédactions plus classiques avec introduction de préambule ou de déclaration, en terminant par des paroles d'envoi pour certaines d'entre elles.

2 • Synthèse thématique des résolutions des synodes régionaux

Globalement les résolutions des huit régions répondent par l'affirmative aux deux questions qui leur étaient posées :

Oui, l'étranger concerne notre identité de chrétien !

Oui, notre foi et ses expressions influent sur nos choix personnels et collectifs par rapport aux étrangers !

Le rapporteur national s'attache par la suite à dégager les lignes de forces des différentes résolutions. II constate la polarité de la lucidité et de l'utopie. En effet, il n'y a pas d'angélisme, ni de résignation qui pousse vers le cynisme, mais plutôt un profond souci de garder les pieds sur terre pour un réel vivre ensemble. L'étranger, nous dit l'auteur, n'est pas d'abord à penser mais à rencontrer, ce qui nous entraîne à comprendre les étrangers dans nos communautés comme le signe de la présence de l'Eglise universelle.

Les résolutions font le constat de la mondialisation, d'une société en crise, du mal être qui en découle (réel ou imaginaire), du choc des cultures, des situations souvent douloureuses. Suite à ce constat, le thème de l'identité sera abondamment développé par la région Sud-Ouest qui distingue dans sa résolution trois dimensions (l'identité biographique, l'identité sociale et l'identité morale), montrant à chaque fois comment l'étranger peut perturber, fragiliser ces identités. Pour sa part, la région Centre – Alpes ­ Rhône rappelle que les étrangers sont souvent les premières victimes de la crise, alors qu'ils ont été et restent indispensables à la vie économique.

3 • Argumentations théologiques

Le rapporteur relève que les résolutions mettent l'accent sur le fait que nous pouvons découvrir nos propres contradictions en nous confrontant aux contradictions des textes bibliques. De même, que l'on n'attend pas de l'Eglise qu'elle écrive l'histoire, redessine la géographie, ou repense une législation (région Nord­ - Normandie). Pierre Bühler délimite le champ des argumentations théolo­giques dans une triple tension :

• La tension entre le dire et le faire, entre discours et engagement,

• La tension entre la foi et ses expressions,

• La tension chez les croyants entre une attitude prudente de non­ingérence de l'Eglise dans les affaires de l'Etat et celle de la militance qui appelle à l'engagement actif pouvant aller jusqu'à la désobéissance.

A ces trois tensions le rapporteur national décrypte trois références clefs qui touchent le contenu théologique et sur lequel se fondent les individus dans leur affirmation.

II y a le créateur et son projet pour la création, il y a le péché et Jésus-Christ, révélateur de l'amour et de la grâce de Dieu à notre égard, il y a enfin la référence à Jésus-Christ ou à son évangile comme fondement de la prise de position S'ajoute à cela l'affirmation que l'être humain a été créé à l'image de Dieu et donc qu'il ne peut être déchu de cette dignité.

Pierre Bühler remarque que bon nombre de convictions sont exprimées de manière duale. Ainsi à la haine et l'exclusion on oppose l'amour de Dieu ; aux barrières infranchissables des différences, la richesse des différences ; à la revendication des droits sans acceptation des devoirs, le respect par tous des droits et des devoirs ; au risque de clôturer la foi, l'ouverture et l'approfondissement des convictions dans le dialogue interreligieux.

D'autres convictions sont dans un registre de condamnation. En effet, certaines dénoncent les discours et les attitudes d'exclusion, l'idéologie raciste et xénophobe, d'autres font le constat d'idolâtrie. II y a aussi des convictions présentées d'une manière plus positive où il est signifié que l'être humain se construit dans l'altérité, que la communauté est recentrée vers l'extérieur, qu'elle est en marche vers le Tout Autre (région parisienne), que l'autre est un visage du Christ, que l'Evangile n'a de sens que s'il nous conduit à nous confronter au monde, qu'il vaut mieux prôner une éthique de la confiance et non du soupçon, enfin, que la société n'est pas seulement un pur espace économique mais un espace social, politique et culturel.

Le rapporteur national de toutes ces résolutions retire six suggestions concrètes :

- un appel à dire une parole forte dans l'espace public

- développer des espaces d'accueil, d'écoute, de dialogue, de rencontre et de partage

- vivre l'Eglise comme un lieu d'apprentissage de la rencontre et du dialogue

- vivre l'Eglise comme un lieu de vigilance et de sentinelle contre les dérives d'exclusions et de haine

- oser poser des actes de solidarité, de protestation, de résistance

- soutenir par la prière et l'accompagnent tous ceux qui vivent et travaillent auprès des étrangers (Cimade, diverses associations...).

De ce travail synthétique, Pierre Bühler relève l'écueil d'une simplification abusive entre un discours dominé par des clivages et les haines et un discours angélique par inconscience. II nous rappelle que rien n'est simple et que, par exemple, le statut de l'étranger est toujours à préciser : est-ce un visiteur, un travailleur immigré, un réfugié politique, un travailleur clandestin ? De même notre relation à l'étranger est à préciser entre le fantasme qui nous pousse vers la peur, la xénophobie, le bouc émissaire et un certain exotisme, tout aussi maladroit, qui pense que l'étranger a le sens de la famille, qu'il est spontané, qu'il sait faire la fête, ou encore dans un esprit de vengeance, que l'étranger est un profiteur.

Finalement, le rapporteur national situe l'enjeu du débat entre une intégration qui gomme les différences et une assimilation qui exacerbe les différences au risque du commutarisme.

4 • Le problème humain de l'étranger

Pierre Bühler considère que le racisme aujourd'hui est un racisme ou une xénophobie de « faiblesse » car nous sommes dans une époque de fragilisation et donc de désécurisation, de malaise généralisé d'identité.. Ainsi certaines personnes plus fragiles précisent leurs identités dans la haine de l'étranger. Cette affirmation excessive de son identité nourrit l'exclusion réciproque, et, combattre cela par des discours moralisateurs ne fait qu'accentuer l'incompréhension.

L'auteur de ce rapport préconise plutôt de développer des espaces où la peur puisse se dire dans un but de décrispation et de confiance afin de sortir du climat de culpabilisation. Pour cela l'auteur s'appuie sur le travail de Théo Sundermeir qui développe dans un livre une herméneutique pratique qui s'appuie sur l'idée de la coexistence dans la reconnaissance réciproque.

Cette cœxistence commence par la perception de nos signes distinctifs (habillement...), elle continue par l'approfondissement des signes distinctifs chez l'autre, fort de ces découvertes elle accueille les convictions de vie fondamentale chez l'autre, et pour finir elle s'expérimente dans l'apprentissage de la convivialité. Le but d'une telle herméneutique interculturelle est d'aboutir à une cœxistence réussie, dans laquelle chacun reste lui-même. Personne n'est assimilé et un échange a lieu malgré tout, qui respecte et renforce la dignité de l'autre.

5 • Articuler la réflexion fondamentale et l’engagement éthique et politique

Le théologien suisse constate que les résolutions régionales dans leur ensemble ont tenté de lier réflexion de fond et prise de positions concrètes. II voit là un héritage de la Réforme qui tente d'assumer la dualité fondamentale entre conviction de foi et engagement séculier.
Il nous indique que Luther et Calvin ont chacun de leur côté exprimé cette tension, le premier dans sa théologie des deux règnes, le second dans l'articulation juridiction spirituelle et juridiction temporelle. Cette double citoyenneté, expression qu'il emprunte à Saint Augustin, nous rappelle que le chrétien lorsqu'il se place devant Dieu, tel qu'il s'est manifesté en Jésus Christ, se sait accepté, reconnu tel qu'il est. Ainsi, c'est de la seule foi que dépend sa véritable constitution spirituelle.
Les autres, la société, l'histoire, la réalisation de soi, le travail, la race... qui revendiquent sans cesse un statut dernier, ultime ne peuvent donner cette constitution spirituelle. L'Evangile ici vient libérer le croyant de cette absolutisation et lui permet de rendre à César ce qui est à César.

Et en même temps, le croyant est citoyen à part entière, pleinement responsable et il assume son rôle, ses engagements. Ainsi, en régime protestant nous rappelle Pierre Bühler, l'Eglise n'a pas à faire de la politique mais cela ne veut pas dire qu'elle s'en désintéresse, d'où l'insistance dans certaines régions dans les résolutions sur le rôle du veilleur, de sentinelle des croyants et des Eglises dans la société civile.

Ce souci de l'espace public se retrouve dans cette compréhension que l'instance politique doit pleinement et correctement jouer son rôle, que la solidarité pour les plus faibles ne doit pas être oubliée, que l'économique ne doit pas tout envahir au détriment du politique et du social, que la loi a pour finalité un vivre ensemble responsable avec des droits et des devoirs.

Le théologien suisse rappelle que la foi protestante a une longue tradition de loyalisme envers l'Etat de droit. Toutefois il introduit le concept d'une loyauté critique où le citoyen rappelle à l'Etat les principes dont il veut s'inspirer lorsqu'on estime en conscience qu'il ne les respecte pas (voir les prises de position de la Cimade concernant la nouvelle législation sur l'immigration).

Le rapporteur propose une définition du droit à la désobéissance lorsque la situation l'exige. L'acte de résistance dit-il ou de désobéissance peut être défini de la manière suivante : « une action contraire à la loi visant à protester contre un écart intolérable entre la situation de fait et les principes de justice officiellement en vigueur ; en tant que telle, elle est un appel éthique adressé par un citoyen ou un groupe de citoyens aux instances compétentes, pour qu'elles révisent leurs positions » .

Toutefois, s'empresse t-il d'ajouter un tel engagement de résistance ne doit pas se faire à la légère et doit répondre à des critères éthiques (lorsqu'il y a violation des droits fondamentaux garantis dans les déclarations des droits de l'homme...).

Cela dit, cette position est contestée dans l'Eglise car d'autres pensent que l'Eglise n'a pas à intervenir dans les affaires politiques.

Ainsi, Pierre Bühler pose clairement comme question : est-ce que notre loyauté critique envers le politique doit aller jusqu'à la désobéissance civile à l'égard de l'Etat lorsque les principes fondamentaux sont trahis ? Sommes nous prêts à assumer toutes les conséquences de notre engagement pour l'accueil des étrangers ?

6 • La place de l'étranger dans l'identité chrétienne

Le rapporteur national met en valeur le fait que nous ayons avec ce thème de l'étranger un défi spirituel à relever. II note que dans la Bible, l'étranger est saisi à la fois comme un danger, une menace et aussi comme une chance, une promesse. La Bible est donc traversée par ces deux courants de pensées et c'est son côté miroir qui nous révèle nos tensions et nos ambiguïtés, à nous de les assumer.

Le rapporteur considère que c'est le travail approfondi sur la connaissance de Dieu et la connaissance de nous-mêmes qui nous permettra de nous ouvrir à l'étranger. II pense que Dieu nous appelle à nous déplacer hors de nous-mêmes pour le rencontrer. Ainsi l'étranger nous ouvre à l'étranger en nous et à l'étranger en Dieu.

D'après cette analyse l'auteur du rapport propose trois convictions :

• La justification par la foi pro­clame que nous sommes acceptés tels que nous sommes devant Dieu et que nous recevons toutes choses de lui. Ainsi notre identité est étrangère et elle est délivrance pour nous ouvrir à l'étranger, donc l'accueillir.

• Le péché conduit l'être humain à un idéal de perfection qui l'étouffe. En effet, l'effort de vouloir être soi-même sa propre justice, son propre sens et fondement sont voués à l'exclusion de l'autre. A l'inverse la mixité de nos racines, de nos identités, de nos communautés est à vivre comme un enrichissement.

• Le péché est contestation de la création de Dieu. Tous les hommes sont des créatures de Dieu, la création ouvre les humains à la tâche de vivre ensemble, tous différents, tous égaux.

Dans cette perspective, Pierre Bühler encourage les Eglises :

- à assumer les divergences en leur sein, les conflits parmi leurs membres.

- à continuer le travail de rencontre, d'écoute, et d'accueil.

- à soutenir les associations et les membres de ces organismes qui travaillent avec les étrangers.

- à développer les lieux d'espace communautaire, d'apprentissage de la compréhension de l'étranger afin d'éviter la dérive de la culpabilisation.

- à favoriser les occasions du dialogue interreligieux en particu­lier avec l'Islam.

7 • La foi et ses expressions influent-elles sur nos choix ?

Le rapporteur répond par l'affirmative à cette question tout en mettant en garde le synode de ne pas tomber dans le travers d'un programme d'action de l'ERF pour les dix ans à venir. Tout en rappelant aussi que l'Amour développe une éthique de la responsabilité, le rôle de l'Eglise étant d'offrir un accompagnement critique pour l'exercice de cette responsabilité.

Le rapporteur nous donne quatre exemples de mise à l'épreuve :

- La foi protestante au nom de l'évangile attribue une certaine importance à la Loi d'où son intérêt pour les lois que le législateur met en place ou révise. Toutefois, trop de révisions successives de la loi posent un problème de fond celui d'un affaiblissement de la législation.

- Une juste compréhension de l'intégration qui évite l'écueil de l'assimilation radicale et le simple communautarisme mais permet un espace où le vivre ensemble serait possible. II y a donc un autre espace à déchiffrer.

- Une nouvelle compréhension de la notion de nation. II y a ici une réflexion à développer par l'Eglise à l'heure de la mondialisation sur ce que signifie l'appartenance nationale et sur la question de savoir comment il faut comprendre la communauté très variée d'êtres humains qui vit sur le territoire d'une nation et qui constitue son peuple, dans toute sa mixité.

- L'Eglise pourrait réfléchir aussi aux politiques d'asiles des pays industrialisés de l'hémisphère nord qui réduisent leur politique d'asile, alors qu'il est important de maintenir une politique digne de ce nom.

8 • L'humour, régulateur de la foi et de l'amour

L'humour ici, pour Pierre Bühler, est lié à l'humilité. II nous fait reconnaître nos limites, non comme un sujet de résignation, mais de confiance. Ainsi, nous dit-il, « l'humour protège la foi et l'amour du péché de perfection. L'idéalisation, l'absolutisation, la recherche de la perfection et de la pureté sont mauvaises conseillères, tant en matière de spiritualité qu'en matière d'éthique. C'est pourquoi l'humour devrait accompagner sans cesse le processus d'un cheminement partagé, parce qu'il est garant d'intégration ».